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Edito Octobre 1917 : la mémoire d’une erreur par Jean-Louis Bachelet

par JEAN-LOUIS BACHELET, écrivain, historien, dramaturge
russophone, auteur de nombreux ouvrages publiés en France et en Russie

Lorsqu’en 1974 Alexandre Soljénitsyne accorde sa première interview télévisée à Bernard Pivot, l’Europe est encore sous le choc de la publication de l’Archipel du Goulag. L’ouvrage était un coup de semonce dans le ciel serein de cette « soviétolâtrie » qui était la mesure de nombreux intellectuels français, depuis l’accession au pouvoir des Bolcheviks, un demi-siècle auparavant.

Les voix ne manquaient pas, pourtant, pour dénoncer un régime totalitaire criminel, responsable de la déportation et de la mort de centaines de milliers de Russes. Elles étaient bien vite réduites au silence, comme exprimant une pensée bourgeoise ennemie des classes populaires.

La gauche française était cependant partagée. Certains acceptaient l’évidence que l’Union Soviétique était loin de pratiquer les idéaux de justice et d’équité invoqués par les principes du communisme. D’autres justifiaient les grands procès des ères Staline et Khrouchtchev, comme légitimes dans une société qui veut en finir avec les principes bourgeois, ennemis des intérêts du peuple. Et si les Boukovsky, les Siniavsky, Daniel, Pliouchtch, Maximov, Kouznetzov, avaient été arrêtés et condamnés, c’est que leurs œuvres présentaient un caractère éminemment délétère pour un régime qui s’évertuait à créer le bonheur des masses populaires.

Le mythe a pourtant la vie dure, spécialement en France. Et les ouvrages, qui pourtant ne manquent pas, dans lesquels nombre d’écrivains révèlent l’intime symbiose du marxisme et de ses applications soviétiques, passent bien souvent sans que les organes de presse, à quelques exceptions près, ne s’y arrêtent vraiment. On sait comment fut accueilli le « Livre noir du Communisme », par des journaux comme Libération. Ses auteurs, Stéphane Courtois en tête, furent séance tenante accusés d’être des suppôts de la réaction. Vieux principe bolchevik que le discrédit et l’injure, pour anéantir un homme et le tenir loin des débats importants. Et si les camps de concentration soviétiques avaient bel et bien existé, ils restaient bien éloignés de l’horreur des camps nazis. Sur ces derniers, aucun trait d’esprit ne pouvait être toléré dans la presse- à juste titre. Mais s’agissant du goulag, le même Libération pouvait titrer « les camps soviétiques de A à Zek ». Pour faire sourire, sans doute. 80 millions de morts, c’était un paille. Parce que tout ça, c’était dans un monde tellement éloigné de nous, qu’on ne pouvait vraiment pas en juger convenablement. Derrière ce déni, il y avait pourtant une disposition d’esprit bien stalinienne. Le petit père des peuples déclarait lui-même que « un mort c’est une tragédie, un million de mort, c’est une statistique ».
En cette année 2017, nous commémorons les cent ans de la Révolution d’Octobre. Au moment où j’écris ces lignes, je me trouve à Moscou, où il m’est possible de mesurer le degré d’enthousiasme de la population, pour célébrer le souvenir de ces « dix jours qui ébranlèrent le monde ».
Le souvenir est là, bien présent, certes. Mais ce n’est pas la joie qui gouverne aux sentiments des russes d’aujourd’hui, s’agissant de ce centenaire. Et si célébration il y a, elle concerne plutôt la mémoire d’une erreur. D’une effrayante erreur. Car plus personne, ici, ne croit à la « révolution du peuple ». Chacun sait, jusqu’à l’homme le plus ignorant, que la Révolution d’Octobre fut le coup d’État d’une petite faction de fanatiques, Lénine en tête, soutenus par une meute de criminels armés.
En cela, Lénine, il faut le dire, avait bien mûri son projet. Il avait très tôt voué un culte à la Révolution française, et s’était intéressé à la manière dont les Robespierre, les Danton, les Pétion, avaient utilisé les bandits du Faubourg Saint-Antoine pour armer leur bras, et semer le sang et la mort dans les rues de Paris. Qui d’autres que des malfrats dépourvus de tout scrupule, et de toute âme, pouvaient mettre en pièce le corps de la princesse de Lamballe, jusqu’à traîner ses entrailles par les avenues, trancher ses seins et les promener au bout de piques, ou faire de ses organes génitaux une paire de moustaches ?

Comme en France, ce sont les pires des criminels qui se répandirent insensiblement dans les rues de Petrograd, au fil de l’an 1917. Et John Reed, l’auteur du fameux « Dix jours qui ébranlèrent le monde », dit avoir vu sortir dans les rues des gens que personne n’avait jamais vus auparavant, des créatures assoiffées de sang, pour la plupart criminels intentionnellement libérés des prisons. Une description effrayante, qui fait écho à celle que Chateaubriand fit dans ses Mémoires d’outre-tombe, quand, entrebâillant le volet de sa fenêtre, il vit passer un cortège de sans-culottes, tenant des têtes chacune portées au bout d’une pique, et précédé, d’une poissarde chevauchant un canon.

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