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Entretien avec Clémentine Portier-Kaltenbach

« Embrouilles familiales de l’histoire de France » aux éditions J.C. Lattès.Un livre qui, à juste titre, nous rappelle à quel point les dynasties régnantes et les familles de nos présidents ne font pas exception à la règle en matière de brouilles familiales. Au fil d’un propos enlevé et délicieusement malicieux, on ne peut s’empêcher de penser que la frontière entre petite et grande histoire est souvent artificielle. Comment oublier, en effet, que ces démêlées au sein d’une même parenté, qui connaissent parfois un dénouement tragique, n’influent pas sur le destin des peuples…

France Terres d’Histoire Magazine : Clémentine Portier-Kaltenbach, dans ce livre plein de vies, de bruits et de fureurs, vous plongez votre lecteur au cœur des embrouilles familiales de l’histoire de France ! Que peuvent nous apprendre ces tranches de vie familiale que vous nous contez ?

Clémentine Portier-Kaltenbach : Mérovingiens, Carolingiens, Capétiens, Valois, Orléans, Bourbons ou Bonaparte… ces patronymes nous sont presque aussi familiers que ceux de nos propres aïeux. De ces dynasties et des grands rois qui les constituèrent, tout ou presque nous a été enseigné à l’école. Nous connaissons leurs réalisations politiques, économiques, architecturales et artistiques, leurs batailles, leurs territoires conquis ou perdus. Nous connaissons également très bien leurs histoires d’alcôves ; nous ne sommes pas « gaulois » pour rien ! Mais jusqu’à présent, nul ne les avait examinés sous le seul angle de leurs démêlés familiaux. Père absent, mère abusive, famille recomposée, rivalités, jalousies, frustrations, manque d’amour… peu importe l’époque, quel souverain, quel empereur, quel président, n’a pas traversé l’une ou l’autre de ces souffrances universelles ?
Par ailleurs, en matière de famille, on a souvent tendance à croire que l’époque où nous vivons a tout inventé. Mais sait-on que l’empereur Néron eut trois maris ? Que le roi Louis XV eut 4 maitresses qui toutes étaient sœurs ? Que le président Thiers vécut simultanément avec trois femmes ? Que le Régent (neveu de Louis XIV) eut un père homosexuel, une mère garçon manqué, un grand père bigame, j’en passe et des meilleures ?
Dans ce livre, j’ai donc cherché à dévoiler les souffrances intimes de certains personnages illustres et à trouver les situations familiales les plus originales, pour ne pas dire les plus « modernes » de notre histoire.

France Terres d’Histoire Magazine : Dans   la  famille   des «Tontons flingueurs», le meurtre semble être une manière courante de prolonger la politique… 

Clémentine Portier-Kaltenbach : La famille « Tontons flingueurs » est celle dont relèvent dans mon livre les Francs en général, les Mérovingiens et les premiers Carolingiens en particulier. Chez eux, faire partie d’une même famille, c’est abréger à coup sûr son espérance de vie. Pourquoi leurs relations familiales sont-elles aussi violentes ? Cela tient à leur mode très spécifique de transmission du pouvoir. En effet, à la mort d’un roi franc, son royaume doit être divisé en autant de « sous domaines royaux » que le défunt avait de fils. Le domaine initial est amputé, morcelé à chaque passage d’une génération à l’autre. Les nouveaux rois sont donc à la fois parents et rivaux, et chacun n’a qu’un but, restaurer l’intégralité du royaume à son bénéfice. Pour ne rien arranger, en plus de ce mode de transmission égalitaire, il existe chez les Francs une tradition de vengeance privée dite « Faide » assez proche de la Vendetta encore pratiquée de nos jours dans certains pays méditerranéens. Entre partages à répétition, rivalités et vengeances, la monarchie des origines a donc des allures d’arène sanglante où seuls survivent et se taillent la part du lion ceux qui, au sein d’une même famille, ont eu la présence d’esprit de dégainer les premiers leurs scramasaxes (longs couteaux). Clovis lui-même a éliminé une bonne partie de sa famille pour devenir le premier roi du « regnum francorum ». Idem pour ses fils et petits-fils, des barbares qui éliminèrent leurs rivaux dans des raffinements de cruauté.

France Terres d’Histoire Magazine Vous brossez ensuite une galerie de portraits de pères indignes et de mères abusives. Pas facile d’avoir François Ier pour père ou Blanche de Castille pour mère ?

Clémentine Portier-Kaltenbach : Notre histoire compte de nombreux souverains qui furent de bons rois mais d’assez médiocres pères de famille et ce, même si l’on tient compte du fait que la relation « parent-enfant » n’avait strictement rien à voir avec celle que nous connaissons de nos jours. Louis XI fut sans doute à la fois l’un des plus mauvais fils et des plus mauvais pères de toute l’histoire de France. Chassé de la cour par son père Charles VII qu’il détestait, il connaîtra un exil d’une quinzaine d’années en Dauphiné, puis en Bourgogne, et ne reverra jamais son père. Devenu roi à son tour, il craint tant que son fils Charles ne complote contre lui, qu’il le fait enfermer entre quatre murs et le prive de percepteurs, de sorte que Charles VIII sait à peine lire et écrire quand il devient roi de France !

Comme père de famille François Ier ne vaut guère mieux qui, fait prisonnier à Pavie par Charles-Quint, échange sa liberté contre celle de ses deux jeunes fils et manifeste pour son aîné une prédilection très douloureuse pour Henri, son cadet qu’il spolie de son Duché de Bretagne au bénéfice de son aîné, et qu’il fait adopter par le roi de Hongrie. Mauvaise pioche, l’aîné meurt prématurément, et c’est finalement le moins aimé des deux qui deviendra roi de France sous le nom d’Henri II.

Mais que l’on se rassure, il y a bien pire chez nos voisins ! A côté d’Yvan le Terrible qui tue son fils de ses propres mains, de Pierre le Grand qui fait torturer le sien à mort, du Sultan Soliman le Magnifique qui le fait étrangler et de Philippe II roi d’Espagne, qui chipe les fiancées de son fils don Carlos et le fait enfermer jusqu’à ce qu’il meurt de désespoir, les rois de France font plutôt figure de pères tranquilles !
Quant à ces reines souvent qualifiées un peu vite de « mères abusives » comme Blanche de Castille, Catherine de Médicis, Marie de Médicis ou Anne d’Autriche, ce sont presque toujours des femmes qui ont perdu leur mari très jeunes : Blanche de Castille se retrouve veuve à 36 ans avec un fils de 12 ans. Elle n’a pas d’autre choix que de se montrer forte, de prendre les choses en mains. Comme l’écrit Régine Pernoud, « La douceur féminine n’est pas ce que l’histoire demande à une mère qui défend le trône de son fils » « Être reine à l’époque, ce n’est pas jouer un rôle décoratif, c’est se vouer à une tâche exigeante, prendre une part active à l’administration du royaume, et parfois l’assumer seule. » Reste que pour une Marguerite de Provence, épouse de Saint Louis, il ne fut pas facile d’avoir une belle-mère aussi intrusive. Chroniqueur de Saint Louis, Joinville fait état en la matière de quelques épisodes croquignolets qui tiennent davantage du vaudeville que la chronique royale.

F.T.H. : Finalement, ce n’est guère beaucoup mieux entre frères et soeurs ! A ce titre, les relations entre Louis XIII et Gaston d’Orléans sont un cas d’espèce exemplaire, mais il y eut aussi Louis XIV et Monsieur, frère du roi. Ce n’est pas mal non plus… 

Clémentine Portier-Kaltenbach : L’histoire de l’Humanité regorge de grands récits mythiques où s’entretuent de légendaires frères ennemis : Caïn et Abel ou Jacob et Esaü dans la Bible, Osiris et Seth dans l’Egypte ancienne, Etéocle et Polynice dans la mythologie grecque ou encore Romulus et Remus dans la mythologie romaine. Ces mythes et légendes ne font hélas que retranscrire une réalité d’une grande banalité : dans une vie de famille, les rivalités entre frères et sœurs sont fréquentes, douloureuses, et, parfois aussi, impitoyables. Dans l’histoire de France, la rivalité entre Louis XIII et son frère Gaston est particulièrement exemplaire. Gaston passera sa vie entière à comploter contre son frère aîné. Cela aura une conséquence majeure : à la génération suivante, pour s’assurer que le petit Philippe, frère de Louis, ne complotera pas de la même manière contre son aîné, on fera de lui une « petit sœur ». Il sera conditionné pour devenir un être efféminé, charmant et inutile. On trouvera des rivalités tout aussi graves entre Louis XVI et ses frères. Le Comte d’Artois et le Comte de Provence, feront beaucoup de tort à leur malheureux aîné.

F.T.H. : Quant aux familles «recomposées», elles ne datent pas d’aujourd’hui !  

Clémentine Portier-Kaltenbach : Tous les rois francs avaient des concubines. Charlemagne eut cinq femmes et probablement six concubines officielles. La chose était monnaie courante, mais au moins ces concubines vivaient-elles dans l’ombre du trône.
Rien de tel entre le roi Charles VII (1403.1461) et la jeune Agnès Sorel de vingt ans sa cadette. En son temps, leur liaison constitua un scandale ahurissant et inédit. Jamais un roi très chrétien n’avait imposé sa favorite à la cour, constituant ainsi une sorte de second ménage officiel ! Le dauphin Louis assistera des années durant aux roucoulements enamourés de son roi de père et à l’humiliation quotidienne de sa malheureuse mère, la reine Marie d’Anjou. C’est d’ailleurs à la suite d’une violente altercation avec Agnès, que Louis sera prié par son père de quitter la cour sur le champ.
L’histoire de France nous offre d’autres exemples inattendus. Prenez Louise de Savoie, la mère de François Ier. Lorsque toute jeune femme elle arrive à Cognac, résidence de son mari Charles d’Angoulême, elle y trouve les deux maîtresses de son mari, Antoinette de Polignac, fille du gouverneur d’Angoulême, et une belle roturière nommée Jeanne Comte. Plutôt que de priver son époux de cette aimable compagnie, Louise fait d’Antoinette sa dame d’honneur et de Catherine sa suivante. En 1494, toutes trois sont enceintes en même temps des œuvres de Charles ! Quand celui-ci meurt brutalement d’un chaud et froid le 1er janvier 1496, Louise conserve Antoinette et Catherine à ses côtés et ces dames vivront en bonne intelligence. De telles situations d’abord réservées à la noblesse (on pense à Henri IV faisant cohabiter à la cour la nombreuse « marmaille » de ses enfants légitimes et naturels) se diffuseront ensuite dans la bourgeoisie. En la matière, on trouvera dans les « Embrouilles » une évocation des situations familiales bien compliquées d’un Victor Hugo et d’un Emile Zola, qui mena une double vie des années durant entre son épouse légitime et sa femme de chambre, à laquelle il fit deux enfants. Force est de constater que la plupart du temps ce sont les femmes qui supportent avec plus ou moins de patience et parfois beaucoup d’élégance les égarements amoureux de leurs époux. (Catherine de Médicis avec Diane de Poitiers, Adèle Hugo avec Juliette Drouet …)

F.T.H. : Avec l’avènement de la République, on s’aperçoit que les présidents n’ont pas une vie plus calme et rangée. La vie amoureuse d’Adolphe Thiers ne manque pas de piquant !

Clémentine Portier-Kaltenbach : Le cas d’Adolphe Thiers est particulièrement spectaculaire. Dieu soit loué, il est le seul de nos présidents de la République à avoir eu une vie familiale aussi provocante. Songez que non seulement il vécut ouvertement avec trois femmes mais que celles-ci, circonstances aggravantes, étaient une mère et ses deux filles : Sophie, Elise et Félicie Dosne. Thiers assuma cette situation avec beaucoup d’aplomb dans une époque où la morale bourgeoise réprouvait au plus haut point ce type de « débordements ». Le tout Paris en était informé. Avec humour, les satiristes nommaient d’ailleurs ces dames « les trois moitiés de Monsieur Thiers ». Balzac s’est inspiré de Thiers et « ces dames » pour créer les personnages de Delphine de Nucingen et de Rastignac dans la Comédie Humaine.

F.T.H. : Au fil de la vie familiale des uns et des autres, on va souvent de surprise en surprise. On rencontre un Jean-Jacques Rousseau qui abandonne ses enfants ou un Robespierre privé de père.  

Clémentine Portier-Kaltenbach : Dans mon livre, présenté comme un jeu des sept familles, le philosophe Jean-Jacques Rousseau (1712.1778) figure dans la «Mauvaise pioche» comme l’un des plus mauvais pères de l’histoire de France. En effet, après avoir placé toute sa progéniture aux Enfants Trouvés, il n’hésite pas à écrire un volumineux traité d’éducation intitulé «L’Emile», dans lequel il explique très doctement comment on doit élever ses enfants. Livre I : « Celui qui ne peut remplir ses devoirs de père n’a point le droit de le devenir. Il n’y a ni pauvreté, ni travaux, ni respect humain qui le dispensent de nourrir ses enfants et de les élever lui-même. » Ce livre sera diffusé et lu dans l’Europe entière. Ses lecteurs savaient-ils qu’ils avaient en mains l’ouvrage d’un affabulateur qui n’avait qu’une connaissance théorique d’un art d’être parent qu’il prétendait enseigner aux autres ? Sans doute faut-il chercher dans sa propre histoire familiale les raisons de cette attitude ?
Vous citez également Robespierre. Or, il se trouve que Maximilien, aîné de cinq enfants, perdit sa mère à l’âge de 6 ans, en 1764. Son père partît courir l’aventure sur les routes d’Europe en laissant tomber ses enfants. Maximilien va passer des années cloitré en internat et, à peine a-t-il terminé ses études, qu’il doit s’occuper de ses quatre frères et sœurs. « Jamais il n’avait goûté les calmes douceurs de la vie de famille – écrit G. Lenotre « Aussi loin que se reportait sa mémoire aigrie, il ne gardait souvenir que d’amertume et d’humiliations ». (« Robespierre la mère de Dieu »). Et en effet ne faut-il pas chercher dans son enfance l’explication du caractère intraitable de l’Incorruptible maître d’œuvre de la Terreur ?

F.T.H. : Le XXe siècle est lui aussi tragiquement marqué par les querelles familiales des puissants. Quand on considère la Première Guerre mondiale, par exemple, il est ensuite difficile de traiter à la légère, ou par le mépris, les embrouilles familiales de nos dirigeants et s’imaginer qu’elles sont sans conséquences sur la vie des peuples.

Clémentine Portier-Kaltenbach : C’est tout à fait exact ! Que fut en effet la grande Guerre, sinon une gigantesque embrouille familiale reléguant loin derrière elle, en termes d’horreur, les «étripages mérovingiens» ? En 1914, les monarques des principaux pays belligérants n’appartiennent-ils pas à la même famille ? Le tsar de Russie, le kaiser allemand et le roi d’Angleterre ne sont-ils pas les petits-fils de la reine Victoria et, par conséquent, des cousins germains ? Au-delà de ce seul trio, les principales maisons régnantes européennes sont inextricablement apparentées. Les deux balles qui viennent frapper l’archiduc François Ferdinand, assassiné le 28 juin 1914 à Sarajevo, vont faire sombrer l’Europe dans une guerre meurtrière où l’ancienne solidarité entre monarques va céder la place à une lutte fratricide pour la défense des intérêts nationaux de chacun. Les liens familiaux des rois européens n’auront pas suffi à sauver la paix, même si force est de reconnaître qu’entre 1915 et 1917, toutes les tentatives sérieuses pour essayer de mettre fin au conflit émaneront soit du Vatican, soit des souverains européens qui tenteront justement d’utiliser leurs liens familiaux pour accélérer la fin de la guerre.
En résumé, à la fameuse question d’Hervé Bazin «Où peut-on être mieux qu’au sein d’une famille ?», plutôt que de répondre avec lui : « Partout ailleurs !», je dirais que cette plongée dans les embrouilles familiales de notre histoire nous rappelle utilement qu’aucune vie de famille n’est un long fleuve tranquille et qu’il n’y a pas d’amour sans expérience du pardon.

EMBROUILLES FAMILIALES de l’Histoire de France.Éditions Jean Claude Lattès, Avril 2015 280 pages 19 € format kindle: 13,99 €

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