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Entretien avec Jacques-Olivier Boudon : Le plancher de Joachim

Jacques-Olivier Boudon, historien, spécialiste du XIXe siècle, publie chez Belin «Le plancher de Joachim – l’histoire retrouvée d’un village français ». Il a analysé et reconstitué l’histoire d’un modeste menuisier des Hautes-Alpes, Joachim Martin, et de la communauté villageoise des Crots, à quelques kilomètres d’Embrun. Ce menuisier a laissé, en 1880-1881 un témoignage inédit, en utilisant un moyen pour le moins inhabituel puisqu’il a écrit au verso du plancher qu’il posait dans un château, le château de Picomtal. Ont ainsi été retrouvées 72 planches portant sur leur face cachée des écrits abordant différents thèmes (la vie quotidienne, la politique, la sexualité,…) Il était sûr de laisser un témoignage qui ne serait pas découvert avant de nombreuses années, bien après sa mort. C’est une histoire extraordinaire que Jacques-Olivier Boudon nous conte dans son ouvrage, explorant par la même la littérature du for privé dont l’étude est en plein renouveau. Il a accepté de répondre à nos questions pour notre plus grand bonheur…

Propos recueillis par Sylvie Dutot

F.T.H. : Lors des travaux de restauration au château de Picomtal en 2000 ont été découverts des écrits laissés par un menuisier qui avait refait le plancher en 1880-1881, Joachim Martin. Comment avez-vous eu connaissance de ces écrits ?

J.-O. Boudon : Tout à fait par hasard. Je remontais la route Napoléon en 2009 et depuis Gap, j’ai fait une incursion en direction d’Embrun. J’avais réservé des chambres d’hôtes au château de Picomtal. Et à l’occasion d’un petit spectacle organisé dans le château, j’ai entendu lire des phrases qui provenaient de ces fameuses planches découvertes quelques années plus tôt. J’ai compris là qu’il y avait une source tout à fait inédite. J’en ai parlé avec les propriétaires qui m’ont ensuite confié l’ensemble du matériau, d’abord sous forme de transcription, ensuite, j’ai pu avoir accès aux planches elles-mêmes et vérifier la transcription qui avait été faite, et c’est ainsi que l’aventure a commencé.

F.T.H. : C’est donc le hasard qui vous a mené à ces écrits ?

J.-O. Boudon : Oui, tout à fait, un hasard total ! Les écrits étaient connus puisque Mr et Mme Peureux les utilisaient, mais ils n’en avaient pas perçu sans doute toute la richesse et le travail que j’ai effectué par la suite a été de contextualiser l’ensemble. Ce n’est pas un matériau très important, cela représente environ 20 000 signes qui proviennent de 72 planches différentes, et on peut penser que dans les pièces du château qui n’ont pas été refaites, et notamment la chambre bleue du premier étage, il est probable que le menuisier a laissé d’autres écrits. On fera donc un jour d’autres découvertes.

F.T.H. : De tels écrits émanant d’un « homme du peuple » ne sont pas si courants ?

J.-O. Boudon : Les hommes du peuple, les gens simples, comme on dit, écrivent peu. Il existe des écrits, des journaux, mais il s’agit de ce que l’on appelle les écrits du for intime. Dans ce cas, il y a de la retenue, car on sait que ces écrits peuvent être découverts à tout moment. La grande originalité de Joachim Martin, c’est qu’il sait qu’il ne sera pas lu avant sa mort. J’ai repris cette phrase d’ailleurs de lui : Heureux mortel, quand tu me liras, je ne serai plus. Il sait qu’il sera mort quand on refera le parquet. Il laisse une trace pour la postérité. Et c’est en cela que ce témoignage est totalement inédit. Parce que des traces, on en trouve. Il y a les graffitis sur les murs, dans les prisons, mais ils sont toujours visibles. On connait aussi les écrits sur les parquets d’un certain nombre d’aliénés, mais ces écrits sont sur le côté visible du plancher. Dans le cas de Joachim, ce qui est frappant, c’est que ce qu’il a écrit, il le camoufle. C’est comme s’il jetait une bouteille à la mer. Il s’adressait à son lecteur, à plusieurs reprises, le lecteur que j’ai été, mais aussi aux lecteurs de mon livre. Et donc, ça, c’est tout à fait étonnant et inédit… lire la suite

 

 

 

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