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Entretien exclusif avec Stéphane BERN : L’œuvre d’une vie

Animé par la transmission de l’Histoire, comme en témoigne depuis dix ans ses émissions « Secrets d’Histoire », Stéphane Bern a donné au mot « Patrimoine », toute son acception.

A l’issue de la 34ème édition des Journées Européennes du Patrimoine, et après trois ans de travaux de restauration importants, le journaliste, écrivain et animateur nous ouvre avec fierté, les portes de son propre patrimoine, doté d’un musée placé sous le statut d’une Fondation, où s’incarne sa passion…

F.T.H. : Partout en France, près de 17 000 lieux vont ouvrir leurs portes lors des Journées du Patrimoine des 16 et 17 septembre et proposer des animations à un public de visiteurs toujours curieux, d’environ 12 millions chaque année. Le Centre des monuments nationaux évoque une fréquentation en hausse de 10 % depuis le début de 2017. L’année 2014 marque un record, avant les attentats terroristes, de 9,5 millions d’entrées dans leurs édifices historiques. Comment expliquez-vous la ferveur des Français, pour ce rendez-vous annuel ?

Stéphane BERN : Ces Journées européennes du patrimoine sont devenues un rendez-vous annuel pour le grand public qui part à la découverte du patrimoine dont l’accès est plus ouvert à cette occasion, plus accessible. Je note effectivement une appétence toujours plus forte chez nos compatriotes qui semblent s’approprier davantage le patrimoine.

Je crois que le patrimoine c’est de l’identité sans hystérie, c’est un ancrage dans l’Histoire mais aussi dans un lieu, particulièrement dans les territoires ruraux, où les monuments constituent une source de fierté locale, autant qu’un vecteur de développement touristique et donc économique.

F.T.H. : Ces journées étant organisées pour sensibiliser la jeune génération à l’histoire de l’art et aux métiers du patrimoine, comment justifiez-vous l’attachement des Français – voire des Européens – à la sauvegarde de leur patrimoine historique ?

Stéphane BERN : A l’heure où tout est immédiatement accessible sur le net, où tout est gratuit sans effort, ces journées du patrimoine permettent aux Français de se pencher sur leur Histoire en entrant dans les lieux où elle s’est écrite et, chemin faisant, c’est aussi une initiation à la beauté, une mise en valeur des savoir-faire artisanaux d’exception. Bref, ce goût renouvelé pour le patrimoine provient autant de la recherche de sens et d’identité que du désir profond de découverte d’art et d’histoire.

F.T.H. : Le patrimoine serait-il un art de vivre retrouvé, dans ce monde où tout se bouscule ?

Stéphane BERN :  Le patrimoine est une façon pour chacun de s’inscrire dans la continuité de l’Histoire, de retrouver ses racines, de s’initier à l’art et à la beauté des lieux. De plus, quand les langues se taisent, parce qu’on ne sait plus ou que l’on n’apprend plus, les pierres parlent encore d’elles-mêmes et nous racontent une Histoire qui nous interpelle et nous intéresse.

F.T.H. : Alors que les nouvelles technologies nous propulsent vers l’avant, que pensez-vous de ce retour vers l’Histoire ; doit-il être interprété comme un pas en arrière ?

Stéphane BERN : Ce retour vers l’Histoire n’est en rien un retour vers le passé, je n’y vois pour ma part aucune nostalgie, seulement le désir de comprendre, de connaître, de se construire avec ce que d’autres nous ont laissé en héritage. Pour avancer sans encombres vers l’avenir, il faut parfois regarder dans le rétroviseur. C’est plus prudent !

F.T.H. : Histoire et patrimoine sont liés ; l’un est-il l’héritage de l’autre et sont-ils indissociables ? Pensez-vous que le patrimoine permet au public d’accéder plus aisément à l’Histoire ?

Stéphane BERN :  Je crois que mon émission « Secrets d’histoire » sur France 2 en témoigne : on s’attache d’autant plus à l’Histoire qu’on a la possibilité de pénétrer dans les lieux où elle s’est déroulée. Dès lors qu’on entre dans le décor, on plonge dans l’Histoire et chacun veut vivre cette formidable aventure, comme les voyageurs du temps.

F.T.H. : En fait, le patrimoine, tellement vaste et diversifié n’est–il pas devenu un secteur professionnel, économique et touristique ?

Stéphane BERN : Le tourisme patrimonial est aujourd’hui le véritable trésor méconnu des Français. Il pèse autant dans la balance commerciale que l’agriculture. C’est une source inépuisable de devises – après tout, 85 millions de touristes visitent chaque année nos monuments – et une promesse de développement pour des territoires laissés économiquement en friche, par l’industrie qui a déserté. C’est une richesse nationale non délocalisable, autant qu’un vivier d’emplois pour le futur.

l'Ancien collège militaire et royal à Thiron-Gardais ©Frédéric Chéhu
l’Ancien collège militaire et royal à Thiron-Gardais ©Frédéric Chéhu

F.T.H. : Votre émission « SECRETS D’HISTOIRE » fête ses 10 ans, cette année 2017 ; des épisodes sur les grandes figures de l’Histoire, tels Jésus, Louis XIV, Napoléon, Catherine de Médicis ont séduit près de 5 millions de téléspectateurs ; ce qui relève d’une prouesse dans le contexte audiovisuel actuel. Vous fidélisez même, plus de 3,5 millions de téléspectateurs, quelque soit le thème proposé… De plus, des historiens renommés interviennent, tels Jean-Christian Petitfils, Evelyne Lever ou Michel de Decker…  pour apporter leur caution. De quelle façon, ce concept judicieux contribue-t-il à la défense du patrimoine ou à une meilleure approche de l’Histoire ?

Stéphane BERN : La force de « Secrets d’Histoire », outre la qualité de ses intervenants historiens, réside dans la découverte des lieux et des trésors du patrimoine où le héros de l’émission a vécu. Après chaque émission, on compte une augmentation de quelque 30% de la fréquentation des visiteurs dans les lieux où l’émission a été tournée.

F.T.H. : Vos diverses émissions, dont « Le village préféré des Français », débuté avec succès en juin 2012 avec près de 5 millions de téléspectateurs, « Le Monument préféré des Français », « Ronde de nuit » et « Ensemble, sauvons nos trésors », en 2015 ou « Visites privées » en 2016 sur France 2, sont-elles votre manière de vous inscrire dans la sauvegarde et la protection du patrimoine ?

Stéphane BERN :  J’ai toujours eu à cœur de parler du patrimoine et de le défendre, d’inciter mes compatriotes à le sauvegarder. Cette passion ne fait que grandir au fil de mes voyages dans la France des villages, et encore plus, lorsque je mesure combien ces trésors sont menacés aujourd’hui.

F.T.H. : Votre enthousiasme s’est-il accru au fil des ans ?

Stéphane BERN : Loin de faiblir cet enthousiasme a mûri et s’est cristallisé autour du projet de sauver moi-même un morceau de ce patrimoine national, le collège royal et militaire de Thiron-Gardais dans le Perche, en Eure-et-Loir. On ne peut dire au fil des émissions « défendez le patrimoine ! » et ne rien faire quand on vient vous chercher. Je crois en la valeur de l’exemple.

F.T.H. : Au moment où un nouveau ministre de l’Education nationale s’efforce de remodeler les manuels scolaires d’Histoire, de quelles suggestions enrichiriez-vous son courant de pensée ?

Stéphane BERN : Je me garderai bien de donner des conseils au Ministre de l’Education Nationale dont la charge est lourde et la responsabilité écrasante. Je note avec plaisir qu’il se penche sur l’apprentissage de la lecture et du français, et qu’il compte remettre la chronologie dans l’Histoire. J’y ajouterai une vision moins doctrinaire de l’Histoire de France, car je ne crois pas qu’en 1789 la France soit passée subitement des ténèbres à la lumière.

Ma conviction est que l’on peut davantage intéresser les élèves à l’Histoire quand on remet au centre de l’apprentissage les femmes et les hommes qui l’ont écrite ; une histoire vécue comme une aventure humaine, donc incarnée, et dans laquelle chaque enfant peut s’identifier.

F.T.H. : Le classement au titre des monuments historiques a débuté en 1837 par une instruction adressée aux préfets, de « classer par ordre de priorité » les monuments de leur territoire, en vue de recevoir des aides de l’Etat, pour leur conservation. Pensez-vous pour autant que notre patrimoine est dûment répertorié et soit préservé ?

Stéphane BERN : Classer les monuments nationaux est une bonne chose, fort utile, mais cela ne suffit pas. Il faut mener une politique ambitieuse pour le protéger, le sauvegarder et l’entretenir durablement. Le patrimoine traverse actuellement une double crise du fait de la baisse des crédits de l’Etat et de l’incapacité des propriétaires privés de financer les coûts importants de restauration.

Sans réinventer d’urgence une destination pour de nombreux monuments historiques en péril, ils seront voués à la destruction ou à la ruine. Est-ce cela que nous voulons laisser aux générations futures ? Notre responsabilité collective est engagée ! Et que montrerons-nous aux millions de visiteurs qui ont fait de la France, la première destination touristique au monde ?

F.T.H. : Le statut de « monument historique » est une reconnaissance par la Nation de la valeur patrimoniale d’un bien, destiné à le protéger, du fait de son intérêt historique, artistique, architectural, technique ou scientifique. A ce sujet, vous attachez beaucoup d’importance à l’émission des années 1960 à 1970 « Chefs-d’oeuvre en péril ». Pensez-vous qu’il serait toujours opportun de signaler des châteaux et monuments en péril, afin de sensibiliser le public et les autorités locales ?

Stéphane BERN : De plus en plus de châteaux, d’églises, de joyaux du patrimoine vernaculaire sont aujourd’hui menacés et mériteraient que l’on sensibilise le public et les autorités, aux périls qu’ils subissent. Mais cela ne suffit plus. Ils sont trop nombreux partout en France et les besoins ne font qu’augmenter. Par chance, à côtés des acteurs traditionnels du patrimoine comme la Demeure Historique, les Vieilles Maisons Françaises, la Fondation du Patrimoine, les associations Sites et Monuments ou Remparts, ou encore la Sauvegarde de l’art français, de jeunes associations se mobilisent pour sauver des monuments en péril.

Je pense à « Adopteunchateau » qui tente de sauver le château du « Tatoué » à Saint-Vincent le Paluel, par une opération de crowdfunding sur la plateforme « dartagnans »… Il faut aller plus loin et réfléchir à la destination future de ces monuments pour leur donner une seconde vie qui soit rentable financièrement.

F.T.H. : Cette émission était assortie d’un prix d’architecture sur la sauvegarde et la restauration du patrimoine architectural en France. Comme ce concept vous tient à cœur, pensez-vous le reprendre ?

Stéphane BERN : J’ai relancé il y a trois ans une telle émission, dans la lignée de « chef d’œuvre en péril » qui distribuait des primes comme le font toutes les associations du patrimoine. Outre le peu d’écho en audience lors de sa diffusion télévisée, ces prix sont des petits pansements sur des plaies béantes. J’ai moi-même créé avec ma Fondation un Prix Patrimoine, mais c’est une goutte d’eau face aux besoins…

F.T.H. : Au 1er février 2015, quelques 43 600 immeubles sont protégés au titre des monuments historiques en France, ainsi que 300 000 objets mobiliers et plus de 1 400 orgues. Un tiers des monuments historiques relèvent de l’architecture domestique, 29.6 % sont des édifices religieux et près de la moitié 49,4 %, des propriétés privées. A votre avis, la défense du patrimoine est-elle suffisamment prise en charge, encadrée et protégée ?

Stéphane BERN : La collectivité fait ce qu’elle peut pour prendre en charge et protéger le patrimoine. On peut aller encore plus loin et notamment aider davantage les propriétaires de monuments historiques ruraux ouverts au public car ils sont lourdement taxés par l’ISF ou les droits de succession pour des châteaux qu’ils préfèreraient vendre, plutôt que d’en subir la lourde charge.

Il faudrait surtout changer les mentalités tant des élus que du public : être propriétaire d’un monument n’est pas un signe de richesse, c’est une responsabilité face à l’Histoire, une charge  ou une passion coûteuse, auxquelles l’Etat devrait se substituer si eux, ne pouvaient plus le faire…

Façade du musée de l'Ancien collège militaire et royal à Thiron-Gardais ©Frédéric Chéhu
Façade du musée de l’Ancien collège militaire et royal à Thiron-Gardais ©Frédéric Chéhu

F.T.H. : Évoquons désormais votre Collège royal militaire à Thiron-Gardais ; pourquoi avez-vous choisi la région du Perche et ce Collège royal ? Parlez-nous de son histoire ?

Stéphane BERN : L’Histoire du collège royal et militaire de Thiron-Gardais, accolé à l’ancienne abbaye de Tiron fondée en 1114 et dont il ne reste que l’église abbatiale, remonte à 1630 lorsque les Bénédictins de Saint-Maur voulurent instituer un collège pour les jeunes enfants d’officiers ou membres de la noblesse rurale. Je ne l’ai pas choisi, pas plus que cette belle région du Perche à laquelle je me suis attaché, c’est le monument qui m’a choisi et m’a demandé silencieusement, de lui rendre son éclat passé, de le sauver de la ruine et de le protéger. C’est le département qui me l’a vendu, charge à moi de le sauver et de l’ouvrir au public.

C’est chose faite après trois années de travaux et le musée – qui raconte l’Histoire des lieux – et le jardin sont ouverts à la visite l’été, pendant les journées du patrimoine et à la demande, pour des groupes, sur le site www.collegeroyal-thirongardais.com

F.T.H. : Après avoir effectué des travaux durant trois ans, quels sont vos objectifs et vos desseins, en créant une fondation, deux prix littéraires et en ouvrant un musée ?

Stéphane BERN : Mon objectif est de le faire connaître et de l’ouvrir au public, car l’Histoire comme je l’aime se partage. Pour assurer l’avenir de ce monument restauré j’ai voulu créer la Fondation Stéphane Bern pour l’Histoire et le Patrimoine, fondation abritée par l’Institut de France, qui distribue chaque année un prix d’Histoire pour un jeune auteur d’un premier livre d’histoire et un prix Patrimoine pour une initiative innovante en faveur du patrimoine.

Ma philosophie est que je ne suis pas le propriétaire de ce collège créé en 1630. Je n’en suis que le dépositaire mais je dois veiller à le laisser dans un meilleur état que celui dans lequel je l’ai trouvé. Je n’ai demandé aucune subvention publique, je me suis endetté pour réaliser cette restauration mais c’est ma manière de remercier mon pays, pour ce qu’il m’a donné.

F.T.H. : Que représente pour vous cette acquisition ? Un accomplissement ou un rêve réalisé ?

Stéphane BERN : Je n’avais jamais vraiment rêvé de faire l’acquisition d’un monument historique mais j’ai été immédiatement séduit par le lieu, et j’ai été touché par sa dimension « collège ». Avec un collège, je suis dans la transmission, et non dans la possession comme serait la symbolique d’un château… J’ai rêvé ensuite de le sauver, de créer un musée pour raconter son histoire, de l’ouvrir au public, de recréer un jardin avec Louis Benech, et de l’habiter pour y trouver l’inspiration pour écrire.

Tous ces rêves ont été exaucés mais j’y ai mis de la détermination, de l’énergie, quelques moyens aussi et tout mon enthousiasme.

C’est l’œuvre d’une vie, sans doute la seule chose qui restera de moi car je doute que l’on se souvienne de mes émissions de télévision, de radio ou même de mes livres…

Propos recueillis par Isabelle de Giverny

 

Isabelle de Giverny
Journaliste - Auteur

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