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La bataille d’Azincourt

Désastre et sentiment national

En ce 24 octobre 1415, sur cette petite langue de terre coincée entre le village d’Azincourt, d’un côté, et le bois de Tramecourt, de l’autre, il n’y a plus de place que pour le fracas des armes et les hurlements de fureur des hommes… En quelques heures, ces terres du Nord, habituellement si fertiles, sont rougies par le sang des gens d’armes. Et quand enfin, au soir de la bataille, le silence l’emporte sur le tumulte, enveloppant la plaine comme un linceul, commence alors le temps de la suprématie anglaise et celui de la douleur française. C’était il y a 600 ans. Au terme d’un affrontement meurtrier, le roi de France Charles VI, déjà fragilisé par une maladie qui le privait de plus en plus souvent de la raison, perdit en une journée la fine fleur de sa chevalerie, laissée sans vie dans la boue d’Azincourt.

Rarement la défaite des armes françaises fut aussi complète et les conséquences pour le royaume aussi catastrophiques. Seules, peut-être, la défaite de Waterloo (1815) et la débâcle de mai-juin 1940 ont quelque chose de comparable dans leur ampleur avec la tragédie de cet automne 1415. Enseigné chez nos voisins britanniques comme l’un des moments les plus glorieux de l’histoire nationale, l’événement est relégué aux oubliettes de l’histoire de ce côté-ci de la Manche. Certes, personne n’aime à se rappeler ses défaites, –encore que les récentes commémorations de Waterloo aient suscité l’intérêt d’un large public en France cette année–, mais, à y regarder de plus près, on pourrait légitimement s’interroger sur le rôle décisif de ce désastre dans l’apparition d’un sentiment national français. En d’autres termes, pour rendre possible « l’épisode » de Jeanne d’Arc, il fallait un cataclysme comparable à celui d’Azincourt!

On se dit souvent que les victoires ont un rôle fédérateur. C’est oublier un peu vite qu’une défaite peut avoir les mêmes effets. La perte des êtres chers, l’obligation de passer sous les fourches caudines de l’ennemi et le désir de revanche ont aussi la faculté de souder un peuple. A ce titre, les conséquences d’Azincourt aident à la prise de conscience d’être français. Dans l’immédiat pourtant, l’avenir s’annonçait surtout sombre tandis qu’Henri V d’Angleterre pouvait tirer les marrons du feu après sa victoire. On connaît l’histoire.

 

La bataille d’Azincourt plonge la France dans le chaos

Dès son accession au trône, en mars 1413, Henri V n’eut de cesse de rouvrir les hostilités avec la France tout en feignant de donner sa chance à la diplomatie, histoire de gagner un peu de temps. On négocia donc avec les plénipotentiaires français dépêchés à Londres un hypothétique mariage entre Henri V et une fille de Charles VI. Pourtant, dès qu’Henri V fut rassuré sur l’évolution de la situation intérieure, le roi prépara la chevauchée en France que réclamait son peuple. On trouva un prétexte pour rompre la trêve avec les Français et l’armée anglaise entama sa traversée vers l’embouchure de la Seine (13 août 1415). Il fallait profiter des divisions entre princes qui régnaient en France : l’Anglais réclama la couronne et le royaume !

Mi-août, Henri V fit assiéger Harfleur. A Paris, on prit conscience du danger. On s’effraya non d’une chevauchée anglaise mais d’une possible conquête. Et les craintes étaient fondées. Le 18 septembre, Harfleur fut investi après quatre semaines de résistance. La conquête pourtant n’était plus à l’ordre du jour. Bien que victorieuse, l’armée anglaise ressortait affaiblie de l’aventure. Il fallut renvoyer malades et blessés en Angleterre et songer à gagner Calais. Les Français, eux, entreprirent de se hâter lentement. La mobilisation des troupes commença. Charles VI en personne prit le chemin de la Normandie bien que décision fut prise de ne pas trop l’exposer. La conduite des troupes revint au connétable d’Albret.

Le 8 octobre, les Anglais prirent la direction de Calais, bientôt talonnés par les Français. Pressé de regagner l’Angleterre, Henri fit franchir la Somme à ses troupes le 19. Il n’était que temps. Dès le 20, les hérauts d’armes français vinrent présenter au roi d’Angleterre les lettres de défi de Charles VI. Peu soucieux d’engager une confrontation immédiate, Henri V refusa la bataille et gagna le temps nécessaire pour déplacer ses troupes. Cinq jours plus tard, à nouveau rattrapé dans sa fuite par les hérauts français, l’Anglais ne put différer plus longtemps l’affrontement et s’installa près du village de Maisoncelle. De chaque côté, on prit la mesure de la gravité de la situation car l’heure du combat allait bientôt sonner. Henri V veilla à mettre ses soldats à l’abri du mauvais temps pour la nuit, réquisitionnant granges et maisons du village. On pria beaucoup, comme il sied à ceux qui risquent bientôt de mourir et le silence s’installa pour de bon. Côté français, on continua de s’assembler à mesure que les heures passaient. La confiance gagna les cœurs les plus prudents et le tumulte qui régnait ne fut guère propice au sommeil réparateur. Quelques-uns osèrent même s’aventurer en reconnaissance tout près des lignes anglaises. Pourquoi d’ailleurs n’auraient-ils pas eu confiance ? Bien plus nombreux que leurs adversaires, n’avaient-ils pas vu ces derniers tenter une dernière démarche, quelques heures auparavant, pour tenter d’éviter la confrontation ? N’était-ce pas là comme un ultime aveu de faiblesse ?

Au petit matin, les chefs s’assemblèrent. Devait-on attendre l’arrivée des troupes de Jean V, duc de Bretagne, pour l’heure encore à Amiens, avant de chercher à en découdre avec l’Anglais ? La supériorité numérique des Français fut jugée suffisante. Plus rien désormais n’empêcherait la confrontation. On composa une nombreuse avant-garde car tout le monde voulait être en première ligne. La seconde ligne, qui devait rassembler le plus gros contingent, en fut diminuée d’autant. Une arrière-garde compléta le dispositif. L’orgueil des grands seigneurs les poussa à vouloir se trouver à l’avant tandis que la troisième ligne serait formée de modestes hommes d’armes, issus de la petite noblesse, et de mercenaires. Sur les ailes, on déploya des cavaliers qui reçurent pour mission de charger les archers anglais. Tous les autres combattants iraient à pied. Ce n’est qu’en fin de matinée que l’avant-garde fit mouvement. Il est vrai que, de part et d’autre, on commençait à s’impatienter. Quelques palabres, bien inutiles, eurent encore lieu. Finalement, les Anglais poussèrent un grand cri afin de hâter l’engagement et avancèrent de quelques centaines de mètres. Face aux Français, l’armée anglaise s’était déployée sur une seule ligne, allant d’un bois à l’autre. Par précaution, on avait positionné des archers supplémentaires entre les arbres pour éviter l’encerclement. Les troupes présentaient à l’ennemi un front extrêmement compact, alternant chevaliers lourdement armés et archers plus mobiles. Vers midi, après avoir subi quelques volées de flèches anglaises, les trompettes sonnèrent la charge française. L’affaire commençait enfin.

Elle vira très vite au cauchemar. L’avant-garde avança pesamment tandis que les cavaliers français s’embourbèrent presque aussitôt dans un sol détrempé par les pluies de la veille. Les montures, blessées par les traits anglais, s’affolèrent. Les cavaliers tombèrent à terre et ne purent se relever. Le terrain était étroit, la terre molle et les archers anglais se montrèrent très efficaces. A terre, les cavaliers français devinrent vulnérables et beaucoup furent achevés. On voulut hâter la marche des soldats de première ligne. Ce ne fut guère mieux. A bout portant, les flèches anglaises parvenaient à transpercer le métal des armures et la cadence de tir augmenta encore. Pire, contraints d’avancer la visière baissée, beaucoup ne virent même pas les pieux que l’adversaire avait fichés au sol. La mêlée devint furieuse. Engoncés dans leurs armures, empêtrés jusqu’aux genoux dans la boue, incapables de rebrousser chemin à cause de ceux qui montaient à l’assaut, -on vit là les limites de sa supériorité numérique-, l’avant-garde française fut taillée en pièces en un temps record ! En une demi-heure, les archers anglais s’emparèrent d’épées, de haches, de massues de plomb, de coutelas et de pieux pour venir exterminer un adversaire littéralement cloué au sol. Pour autant, le choc de la seconde ligne française fit un instant reculer les Anglais qui doutèrent. Henri V fut jeté au bas de sa monture, et, craignant un renversement de la situation, ordonna de massacrer les Français fait prisonniers plus tôt au cours de la mêlée ! On versa dans l’horreur ! Devant la confusion qui régnait, et la défaite qui s’annonçait, on décida de faire donner l’arrière-garde. Toutefois, devant l’ampleur du désastre, beaucoup parmi les mercenaires préférèrent trouver leur salut dans la fuite. Certains, cependant, dans un ultime acte d’héroïsme, se sacrifièrent inutilement. En quatre heures de combat, presque six mille hommes avaient trouvé une mort affreuse. Le roi d’Angleterre pouvait savourer sa victoire. Ses pertes se limitaient à mille six cents hommes environ. Les blessés français qui avaient une quelconque valeur marchande en raison de leur haut rang furent emmenés captifs afin d’être rançonnés ensuite. Les morts furent dépouillés de leurs armes. Le lendemain, les troupes anglaises quittèrent les lieux, et, le 15 novembre, Henri V embarqua pour l’Angleterre où il reçut un accueil triomphal. Aux yeux de tous, Dieu venait d’arbitrer en sa faveur le conflit qui l’opposait au roi de France. Son pouvoir, fragile jusque-là, en fut mieux assuré.

 

Du désastre à l’esprit de résistance

Pour Charles VI, en revanche, la défaite eut des conséquences incalculables. Humainement, la fine fleur de la chevalerie française avait péri dans la boue d’Azincourt. Même les princes de sang et la haute noblesse n’étaient pas épargnés. Parfois, des fratries, et même des lignages entiers, avaient disparu avec les soutiens de leur parti. Politiquement, de nombreux duchés et comtés se retrouvaient dorénavant sans chef. Militairement, l’armée y perdait ses meilleurs et plus prestigieux éléments. Economiquement, les familles nobles allaient maintenant devoir se saigner pour payer les rançons de leurs membres restés captifs aux mains des Anglais. Même la structure administrative du royaume s’en trouva ébranlée. Combien de ces personnages, d’un rang moindre, étaient pourvus d’un office au service du roi, l’un sénéchal, l’autre bailli, etc. En tout cas, sur le moment, déjà privé le plus souvent de sa raison, le roi dut avoir l’impression de s’enfoncer dans une nuit sans fin à l’annonce de la défaite. Et, de fait, le royaume mit plusieurs décennies à s’en remettre. Tout à son désarroi, le roi ne vit sans doute pas venir, comme un signe d’espoir, l’émergence d’une génération entière de jeunes gens bien nés, avides de prendre leur revanche sur un destin bien contraire. Azincourt fut certainement de ces défaites qui attisa le désir de vengeance de beaucoup. Dans les années qui suivirent, l’esprit de résistance emprunta des chemins différents : révoltes dans des territoires occupés par une soldatesque jugée étrangère, principalement anglaise, combats menés pour sauver une place forte fidèle au roi de France, raids des capitaines d’hommes d’armes sur les terres contrôlées par l’ennemi, développement d’une littérature engagée toute entière mise au service de la cause française… Azincourt révéla, d’une certaine manière, l’existence d’un «patriotisme» dont Charles VII sut tirer profit. D’ailleurs, Outre-Manche, le souvenir d’Azincourt fut lui aussi immédiatement utilisé pour souder les populations autour de leur roi, inaugurant en cela une tradition qui durera jusqu’à l’époque contemporaine. Finalement, c’est peut-être là le paradoxe le plus étonnant de la bataille : vainqueur et vaincu réunis dans une même exploitation «patriotique» de leur confrontation.

Par Christian Dutot, historien journaliste.

Pour approfondir

CONTAMINE (Philippe), Azincourt, collection « Folio histoire », Editions Folio, rééd. 2013 (1ère éd. 1964).
NEVEUX (François), Azincourt. La dernière bataille de la chevalerie française, Editions Ouest-France, 2015.
PALADILHE (Dominique), Azincourt, 1415, collection « Tempus », Editions Perrin, rééd. 2015.
TOUREILLE (Valérie), Le drame d’Azincourt. Histoire d’une étrange défaite, Albin Michel, 2015.

 

 

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