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Les Romains sont-ils cruels ? Mythes et réalité des gladiateurs. Par Eric Teyssier

Eric Teyssier. Agrégé et docteur en histoire, Éric Teyssier est maître de conférences HDR à l’université de Nîmes où il dirige le département Histoire. Il enseigne l’histoire romaine, l’archéologie expérimentale et l’histoire de l’art antique. Il est l’auteur d’un livre de référence sur les gladiateurs et de biographies remarquées sur Spartacus, Pompée et Commode à paraître chez Perrin. Gladiateurs – Des sources à l’expérimentation d’ Éric Teyssier et Brice Lopez, éditions Errance, 2005. Il a notamment publié La Mort en face. Le dossier gladiateurs 2009

n 1872, le peintre Jean-Léon Gérôme peint son célèbre tableau « Pollice verso ». Sans le savoir, ce génial illustrateur vient de forger certaines idées reçues qui seront pour longtemps attachées à la gladiature. Au premier rang de ces certitudes se trouve la cruauté des Romains. Celle-ci est symbolisée par la souffrance du vaincu et l’exaltation des vestales qui réclament sa mort. Le pouce « renversé » pour demander la mort constitue une autre invention qui a la vie dure. Aujourd’hui encore, ce geste créé par Gérôme symbolise le goût du sang que l’on attribue aux fils de la louve. Depuis sa création, cette peinture est systématiquement utilisée comme illustration lorsqu’il est question de gladiature. La référence obligée à ce tableau dépasse d’ailleurs le cadre des historiens car il influence également le monde du cinéma depuis le premier péplum d’Enrico Guazzoni (« Quo vadis » en 1912) jusqu’aux plus récentes productions hollywoodiennes. Mais si nos images sont faussées, quelle est donc la réalité historique de ce phénomène ?

La « protogladiature »

Tout d’abord, la gladiature constitue un phénomène complexe qui touche la plupart des sociétés antiques sur plusieurs siècles. De ce fait, ces combats ont connu des formes diverses et plusieurs phases d’évolution. La première gladiature s’inscrit incontestablement dans un contexte rituel et funéraire. Le plus ancien témoignage littéraire d’un duel en armes organisé en l’honneur d’un défunt illustre se trouve au chant XXIII de l’Iliade. Dans ce récit, Homère décrit un combat rituel opposant Ajax et Diomède armés du bouclier et de la lance. Ce combat est organisé à l’occasion des funérailles de Patrocle et il constitue le point d’orgue d’un ensemble d’épreuves qui ont lieu avant ce combat. Organisées par Achille, ces épreuves sont dotées de prix importants et les meilleurs champions s’affrontent lors de courses de chars, des courses à pied, des lancés du poids et du javelot ainsi qu’au pugilat et à la lutte. Parmi ces compétitions, le duel en arme constitue un affrontement rituel intense. Personne n’oblige les deux combattants à s’affronter. Leur démarche est volontaire et vise tout à la fois à honorer le mort et à apparaître comme les champions de leur camp. Si le but visé n’est pas la mort, celle-ci est envisagée comme une possibilité admise par les deux guerriers. C’est justement la probabilité d’une issue fatale qui entraîne la cessation du combat par l’intervention du public qui constitue un acteur important de l’affrontement. Ces caractéristiques que sont la ritualisation, le caractère volontaire des acteurs, le désir de gloire, les récompenses, le rôle du public et celui de l’organisateur correspondent déjà parfaitement à certaines réalités fondamentales de la gladiature.

Après Homère, ce type de combat se retrouve dans d’autres civilisations méditerranéennes. Les témoignages les plus explicites se trouvent sur les murs des tombes peintes de Paestum qui sont illustrées de combats funéraires en armes (Doc 2a et 2b). De l’Italie du sud, ces coutumes sont ensuite adoptées par les Étrusques pour passer enfin aux Romains1 au IIIe siècle av. J.-C. « Le premier spectacle de gladiateurs, offert à Rome fut donné sur le forum aux bœufs (forum boarium) sous le consulat d’Appius Claudius et de M. Fulvius (264 av. J.-C). Il fut donné par Marcus et Decimus fils de Brutus pour rendre les honneurs funèbres aux restes de leur père »2.

Ce premier combat offert aux citoyens de Rome n’oppose alors que trois paires de gladiateurs mais au fil du temps le nombre des combattants s’accroît pour atteindre plusieurs centaines au temps de César. Durant cette période qui dure trois siècles, les Romains développent une notion fondamentale de la gladiature, celle des « armaturae »…Lire la suite

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