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Les secrets de Napoléon – Entretien avec Pierre Branda

Le bel ouvrage de Pierre Branda nous  rappelle qui fut « l’homme Napoléon ». Au fil des pages, percent les qualités et les défauts d’un homme d’exception, dont on pense tout connaître, et qui pourtant aimait à cultiver le secret autour de sa personne. Habile communicant, se plaisant à conter sa propre histoire pour mieux contribuer à sa légende, l’empereur préférait pourtant l’ombre de son cabinet de travail, le silence, la dissimulation et même un certain mystère au quotidien. L’ambivalence du personnage intrigue. Ce livre nous aide à y voir plus clair.

F.T.H. : Avec ce livre, Pierre Branda, on pénètre souvent dans « l’intime » de l’empereur. On découvre l’ambivalence du personnage alors même que l’on croit tout connaître de l’empereur tant le nombre d’ouvrages qui lui ont été consacré impressionne. Pourtant, à côté de ce Napoléon obsédé par la postérité, qui a tant fait pour construire sa propre image pour l’histoire, on devine un Napoléon beaucoup plus secret et c’est ce Napoléon secret que vous mettez en lumière… 

Pierre Branda : Oui effectivement, il est question de double personnalité… L’homme a beaucoup communiqué. Son image a été contrôlée, préparée et diffusée pour sa gloire, pour son règne, jusqu’à occuper tous les ateliers d’artistes de Paris. Pour élaborer cette image officielle, ou la combattre, se sont greffés des publicistes et des polémistes qui ont essayé de lever un coin du voile ou qui, au contraire, ont répandu des rumeurs. Une image contradictoire naît, elle aussi légendaire comme le modèle. Ce sont deux légendes, l’une dorée, et l’autre noire, qui s’affrontent et propagent rumeurs et parfois contre-vérités. En elles, se glissent en réalité d’autres secrets qui eux ont été plus réels et moins connus car faisant partie des recettes du métier d’empereur.

F.T.H. : Ce livre est donc l’occasion de tordre le cou à certains éléments de la légende noire et vous faites notamment justice pour commencer, à des rumeurs qui sont liées à son origine, alors même que souvent les faits, le bon sens et la science disent le contraire.

Pierre Branda : On a dit que Marbœuf aurait pu être le père de Napoléon. La question de Marbœuf est assez intéressante. Cette rumeur a commencé très tôt et a concerné Napoléon assez jeune, un peu après la campagne d’Italie. Bonaparte et ses secrétaires ont tenté d’y répondre, et en y répondant, ils ont validé, fortifié cette rumeur qui ne cesse par la suite de prospérer. Des témoignages divers et variés d’historiens, qui ont mis en avant des situations sans leurs sources, amplifient le phénomène. A contrario, la logique historique est que Marbœuf, le père « supposé », et la mère de Napoléon ne se connaissaient pas en 1769. Par ailleurs, les dernières analyses ADN prouvent que Napoléon Bonaparte et Jérôme étaient frères. Donc, à moins de supposer que Marbœuf ait enfanté presque tous les enfants du couple, sa double paternité est impossible. Pour autant, en dépit de la non concordance de date et des analyses ADN, cela n’empêchera pas la rumeur de continuer ! Il suffira de dire que le prélèvement ADN n’est pas le bon ou qu’il n’est pas né en 1769. On avancera que, comme il a été baptisé en 1771, il serait né plus tard… et, plus tard, Laëtitia connaissait bien Marbœuf ! Concernant l’histoire du baptême, les faits sont là. On l’a baptisé en même temps que sa plus jeune sœur, Maria-Anna, qui devait être baptisée et allait décéder quelques jours plus tard. Il n’y a rien de suspect là, mais tous les interstices, les trous historiques sont utilisés par la rumeur.

F.T.H. : Et ce sont les adversaires politiques qui dans ce cas ont tout intérêt à les faire courir…

Pierre Branda : Oui en effet

F.T.H. : Parlons de ses relations avec les femmes. Vous abordez cela dans plusieurs chapitres. Là aussi, on découvre un Napoléon inattendu, gauche dans ses premiers élans de jeunesse, passionné et sentimental avec Joséphine. C’est un mariage qui est conclu très vite après leur rencontre, une alliance des opposés et un mariage qui en surprend plus d’un. Finalement, chacun semble y trouver son compte.

Pierre Branda : Oui, ce mariage va en surprendre plus d’un. Il y a d’abord entre eux une différence d’âge. Ils se connaissent depuis quelques mois et se marient très vite. Pour lui, on a un peu plus d’explications. L’intérêt qu’il peut avoir, c’est qu’il veut se franciser. Or, en s’unissant à Joséphine de Beauharnais, il rentre dans une famille française. Il peut aussi penser qu’elle a quelques moyens. Il s’apercevra plus tard que ce n’est pas le cas. Elle est également très bien introduite dans la société de Barras, et du Directoire. C’est, pour lui, une chance d’ascension sociale. Enfin, il tombe éperdument amoureux d’elle. Ce n’est pas son cas à elle. On sait qu’elle n’est pas amoureuse de lui. Elle a déjà été mariée à un militaire, Beauharnais, qui était souvent absent, et on se demande bien pourquoi elle remet le couvert avec un autre militaire, d’autant qu’avec le premier, cela s’était plutôt mal passé entre eux. Très rapidement, on la soupçonne d’avoir des liens « très proches » avec Barras. On s’est demandé, dès leur mariage, s’il ne s’agissait pas d’une farce, s’il ne s’agissait pas d’une sorte d’alliance intéressée, pour que l’un et l’autre progressent, que l’un ait le commandement de l’armée d’Italie et que l’autre soit de plus en plus en vue dans la société du Directoire et soit de plus en plus riche. Du coup, on a soupçonné une alliance intéressée, obscure, compliquée… Et puis, il est vrai que Bonaparte, en étant nommé au commandement de la campagne d’Italie, avait peut-être quelques perspectives pour, comme on l’a suspecté, vouloir « rouler sur l’or ».

F.T.H. : Donc, on a un Napoléon qui est épris de Joséphine, qu’on découvre aussi, au fil de votre propos, romantique et sensible à la douceur qu’il pouvait trouver auprès des femmes. On lui a fait ce procès de la misogynie et on semble trouver un argument en ce sens dans l’examen des dispositions du Code civil. On a dit que le Code consacrait la puissance du père et du mari et on a fait le lien avec la liaison orageuse qu’il pouvait avoir avec Joséphine. Est-ce qu’on peut lui faire ce procès de misogynie ?

Pierre Branda : On peut en partie lui faire ce procès, compte tenu de ses déclarations au Conseil d’Etat. Il est vrai qu’elles sont assez sévères ! De nombreuses dispositions très défavorables à la femme sont inspirées par une espèce de misogynie, ou de phallocratie, assez développée à l’époque. Il n’est pas seul dans le « complot anti-féminin », mais, objectivement, il est bien à l’origine de ces dispositions. Il lui arrive aussi de tenir des propos assez durs vis-à-vis des femmes. Je rappellerai que, dans le code civil, en matière d’adultère, le mari pouvait divorcer sur un simple soupçon. L’épouse, en revanche, ne pouvait demander le divorce pour adultère que s’il y avait un ménage à trois, ou si la concubine emménageait dans le domicile familial. Par contre, si le mari avait une concubine hors du domicile familial, il n’y avait aucune possibilité pour la femme de demander le divorce. On imagine que ses propres déconvenues conjugales –il est en Egypte quand on l’informe de la liaison de Joséphine avec un capitaine, un aide de camp- ne furent pas sans conséquences. Il en a été déçu et blessé. Certes, elle parvient à le reconquérir mais le feu n’y est plus ! On le voit constamment agacé –c’était déjà le cas avant de rencontrer Joséphine- par la liberté des femmes. Pourtant, à contrario, c’est lui qui sacre Joséphine comme impératrice. Le dernier couronnement d’une souveraine en France remontait à Marie de Médicis, et encore, cela n’avait-il jamais lieu en même temps que le souverain. En voulant couronner son épouse en même temps, c’est son couple qu’il couronne. Dans le tableau du sacre de David, on assiste au couronnement de Joséphine. Le geste n’est pas du tout misogyne. Il rend plutôt hommage à la femme. C’est un personnage tiraillé entre ces deux penchants. Il est misogyne par culture familiale et parce qu’il est homme de son temps, tout en nourrissant de romantiques aspirations à une sorte de bonheur idéal auprès de la femme aimée.

F.T.H. : C’est en partie ce romantisme qui l’amène à couronner Joséphine. Vous décrivez comment elle avait rétabli la situation à son profit quelques mois avant le sacre, alors que le couple semblait battre de l’aile… 

Pierre Branda : Oui, elle n’avait qu’une crainte, c’était le divorce ! Le couple n’avait pas d’enfant. Or, entre deux souverains, le mariage n’est durable que s’il y a progéniture. En voulant se marier religieusement, elle pensait que les liens sacrés du mariage la préserveraient de tout divorce et que cela renforcerait sa condition d’épouse. Le mariage religieux, comme le mariage civil, s’est déroulé rapidement et comportait quelques erreurs qui ont servi ensuite à l’annuler.

 

F.T.H. : Pour clore ce chapitre des relations avec les femmes, vous évoquez aussi la figure de Pauline et des rapports que Napoléon entretenait avec sa sœur. Elle semble en fait jouer le rôle d’entremetteuse…

Pierre Branda : Oui, elle est tellement complice avec son frère ! Ils sont tellement proches… Et comme il leur arrivait d’être le soir dans la même chambre, on a même soupçonné un inceste ! En fait, il n’en était rien. Il existait une complicité extrême entre les deux au point de voir Pauline jouer le rôle d’entremetteuse pour son frère. On en a la preuve avec les billets que Napoléon lui écrivait jusqu’en 1808-1809. Pour la morale, il était divorcé néanmoins ! Pauline « préparait » sa dame de compagnie, Madame de Matis, et la mettait dans les meilleures dispositions possibles pour recevoir son frère. Tout était arrangé, c’est elle qui devait préparer les rendez-vous. Le plus piquant dans l’histoire, ce sont les petits billets de Napoléon, rédigés par lui-même, cachetés par lui-même, avec soin, pour que personne ne le voit faire ! Dans ces billets, il ne nomme jamais la dame de compagnie en question, préférant l’appeler « on », « elle », ou « c. ». Ainsi, si les billets venaient à tomber en de mauvaises mains, nul ne pourrait savoir de quoi on parle. Les rendez-vous étaient discrets. Napoléon écrit : « je viendrai par le jardin, dans la soirée », évoque le fait que l’ « on » y soit. Se révèle un empereur discret, secret, et qui veut à la fois avoir cette relation avec Pauline, pas connue des autres, et cette relation avec Mme de Matis, qui soit la moins connue possible des autres, même si c’est difficile dans les palais impériaux de rester complètement à l’écart de tout le monde ! Les seules craintes viennent d’abord du fait que, cherchant une épouse, une princesse ou une archiduchesse pour se marier, il n’ait pas la mauvaise image de coureur ! Il a donc essayé de cacher cette sorte de relation. Par ailleurs, le frère et la sœur craignaient aussi probablement Madame mère qui était dans les parages. Laëtitia n’était pas du tout amusée du comportement de sa fille et de son fils ! Elle continuait d’exercer sur eux une autorité assez forte et ce malgré le fait que l’un soit empereur et l’autre princesse.

F.T.H. : Au fil des pages, on découvre aussi un Napoléon qui veut tout savoir, tout contrôler, qui a le souci de la minutie, du détail, qui règle la chose militaire, mais aussi le budget, et qui organise de manière minutieuse la vie domestique. 

Pierre Branda : Napoléon contrôle tout et tout le temps. Il a plusieurs obsessions, quotidiennes et envahissantes. La première est la peur d’être volé. Il préfèrera donner que d’être volé. Surtout, il contrôle en permanence. Un jour, le sénateur Chaptal entre dans son cabinet. Napoléon avait l’air très satisfait parce qu’il avait comparé les achats de café avec les consommations possibles par le nombre de personnes qui était à sa cour. Il avait calculé combien une personne pouvait boire de café par jour, et combien de grammes cela représentait. Ce total ne correspondant pas aux consommations réelles, il était persuadé d’avoir été volé. Aussi, avait-il institué des « bons » de café de manière à être sûr que personne n’en consomme trop ou ne vole du café. Ce faisant, il avait mis en place des sortes de tickets restaurant avant l’heure ! Ce système de bons ne dura pas. Cela se révéla assez compliqué à mettre en œuvre. Personne n’avait plus de café ! Tout le monde, même lui, a fini par en rire. Il préféra arrêter l’expérience. Au-delà de l’anecdote, c’est dire effectivement jusqu’à quel point de détail il descend. Toute sa domesticité est complètement vérifiée, ou du moins, même s’il n’a pas réellement le temps de tout contrôler, il en donne l’impression. En posant des questions à ses collaborateurs, en relevant ici et là des incohérences, et en le leur signifiant, tous avaient l’impression d’être surveillés en tout. Au nombre de ses obsessions figurent les dépenses de bouche et de linge. Ses obsessions le suivent et l’envahissent. Il ne peut s’en défaire. Sa soif de contrôle absolu est à la limite des troubles obsessionnels.

F.T.H. : Vous venez  de raconter quelques anecdotes qui montrent son grand souci d’économie, que vous dites obsessionnel, et pourtant, c’est toute son ambivalence, ce même personnage est aussi capable, mais à des fins politiques sans doute, d’être très large avec les membres de son entourage.

Pierre Branda : Oui, très large d’abord avec son armée, qu’il n’oublie jamais de payer et à qui il réserve les bienfaits de la campagne. Dès qu’une campagne militaire a été bénéficiaire, c’est d’abord la caisse de l’armée qui en profite. Il récompense largement ses soldats, notamment les maréchaux comme Berthier ou Masséna qui sont très largement récompensés. Les civils ne sont pas oubliés, les sommes étant prises sur le budget de l’Etat. Les serviteurs en profitent aussi. Enfin, pour rehausser le prestige et le faste de l’armée, qui sont en jeu, il achète des produits, de l’orfèvrerie, des diamants, des bijoux, de la porcelaine de Sèvre, des berlines, des chevaux, tout ce qui se voit. Le flot de dépense est important et continu.

F.T.H. : Et du coup, en soldant régulièrement les troupes, elles n’ont plus à vivre sur le pays comme elles le faisaient auparavant !

Pierre Branda : Oui, c’est lui qui a réintroduit l’usage de payer l’armée lors de la campagne d’Italie. Quand il se trouve à Milan, en Italie centrale, en Lombardie, il ne dispose que de 25 000 hommes. Or, il s’attend à voir déferler près 70 000 Autrichiens sur lui. Si sa troupe a faim, si elle n’est pas payée, la motivation sera moindre ! La guerre paie la guerre ! L’argent saisi dans les territoires occupés doit d’abord revenir aux soldats, quitte à ce qu’il ne reste plus rien ensuite pour le gouvernement. Cela constitua une grande surprise pour les commissaires du Directoire chargés de surveiller les généraux. Toutefois, Bonaparte ayant distribué l’argent, il était difficile de le reprendre dans la poche des soldats ! La nouvelle va vite se répandre dans toutes les armées françaises ! Certains ont même demandé à servir en Italie. Là, au moins, on était assuré d’avoir une solde correcte. En vain, des généraux comme Moreau demanderont au Directoire l’autorisation d’imiter le procédé. Voilà la différence entre Moreau et Bonaparte ! Bonaparte en avait pris l’initiative, sans en référer au préalable. Moreau, lui, en a référé et a obéi en bon soldat. Napoléon est quelqu’un qui est capable de prendre son destin en main, de le changer et d’influer sur le cours des choses.

F.T.H. : Cet argent, il a pleinement conscience que c’est un levier politique, ce qui explique ses largesses. Vous dites même qu’il tient un dictionnaire des «dotateurs»?

Pierre Branda : Oui, c’est cela… Il a recensé 6 863 personnes récompensées ! Cela va de très petites dotations à d’autres beaucoup plus importantes ! Le maréchal Berthier reçoit plus d’un million de francs par an. C’est une somme considérable qui représente à peu près le budget de la police française. D’autres, des soldats, des officiers, ne perçoivent que quelques centaines de milliers de francs. Au moins le geste est là ! Environ 6 000 personnes sont concernées, qui obtiennent pensions et rentes de l’empereur. Ce levier lui assurera toujours la fidélité de l’armée, mais pas forcément de ceux qui percevront le plus comme les maréchaux. Beaucoup ne le suivront pas toujours, ou de moins en moins, par contre, les soldats, eux, de leur fidélité, ils ne se démentiront jamais ! D’ailleurs, son retour en 1815 est facilité par l’armée. Napoléon a marqué sa différence en n’oubliant ni le soldat de base, ni le sous-officier…

F.T.H. : S’agissant des finances, vous mettez en évidence le fait que, seulement deux ans après son arrivée, Napoléon premier consul a su redresser les comptes de la France. Il a réussi là où tous ses prédécesseurs avaient échoué. Quel est son secret ?

Pierre Branda : A la base, il y a son organisation centralisatrice qui va faire merveille, et, surtout, son incroyable capacité à accélérer et bousculer les choses ! Pour se procurer de l’argent rapidement, avec son ministre Gaudin, il décide de s’en prendre à ceux qui avaient des dettes vis-à-vis de l’Etat. S’ils avaient acquis un bien, une construction, ils le perdaient s’ils n’avaient pas réglé leurs échéances sous un mois. L’argent est assez vite rentré. En constatant qu’en ayant décentralisé la perception de l’impôt à des administrations locales, cela ne fonctionnait pas, on a rapidement mis sur pied une administration pyramidale et centralisée qui a rattrapé trois ans de retard d’impôts ! La perception de l’impôt réformée et facilitée, l’argent est rentré régulièrement. Les membres de l’administration étaient correctement payés pour éviter les prévarications et assurer une meilleure efficacité. Les directions départementales et la direction générale à Paris, l’ancêtre de notre direction générale des impôts, a travaillé assez rapidement et tout le retard a été comblé en quelques mois. L’ensemble a permis d’équilibrer le budget, avec des dépenses très encadrées.

F.T.H. : On pense souvent aux victoires militaires… On ne fait pas suffisamment crédit à Napoléon du redressement des finances, alors même que c’est ce qui précipite la chute de l’Ancien Régime.

Pierre Branda : La Constituante, la Législative, la Convention et le Directoire ont tous connu des échecs patents, du coup, ce rétablissement fait que le régime peut continuer. Lorsque Bonaparte arrive au pouvoir, les banquiers de la place de Paris ne lui font aucune confiance. Il n’y a aucun état de grâce. Il a fallu agir et faire la décision rapidement.

F.T.H. : Après la question des finances, on peut aborder l’économie de manière plus générale, et, notamment, la guerre totale que Français et Anglais se livrent pendant la période. Le blocus continental se solde par un échec. Il a tenté de le renforcer au fil des ans, mais sans succès.

Pierre Branda : Oui, en effet, c’est un échec, et pour plusieurs raisons. On ne peut pas se passer de sucre, de café, de coton et de tabac ! Par ailleurs, on a du mal à trouver des produits de remplacement. Ensuite, l’Angleterre est dans une position industrielle très forte. Son industrie est très compétitive et les prix qu’elle pratique sont très bas. Pour lutter contre une contrebande généralisée, qui affecte tous les débouchés possibles, Napoléon militarise la douane et recrute 35 000 douaniers pour surveiller toutes les côtes de l’Europe ! Cela se révèle insuffisant, d’autant que les contrebandiers ont suffisamment de moyens pour acheter les douaniers et les convaincre de dormir pendant qu’eux débarquent leurs produits sur les plages ! La contrebande a été très imaginative ! L’exemple du convoi funéraire du maréchal Lannes est significatif. Le maréchal Lannes est mort à la campagne de 1809, en Autriche. Son corps devait être rapatrié à Paris, en grandes pompes, pour qu’il y soit inhumé. Au pont de Kehl, à la frontière, lorsque le convoi funéraire s’est présenté, les officiers l’ont laissé passer avec déférence et l’ont salué. Quelle n’a pas été leur surprise, le lendemain, de voir arriver un second convoi funéraire officiel ! Il ne leur a pas fallu longtemps pour comprendre la duperie. Le premier convoi était en fait rempli de produits de contrebande, de coton notamment. On pensait à juste titre que personne n’irait contrôler le cercueil d’un maréchal de France. Cachées, les marchandises passèrent ainsi la frontière. L’imagination et le culot dont les contrebandiers faisaient preuve partout en Europe, en plus de désorganiser le pays et ses circuits économiques traditionnels, amenèrent Napoléon à admettre que son pays était perméable. La contrebande ne répond pas à un circuit économique classique… Au final, les produits enchérissent malgré tout. L’économie en pâtit. L’Etat est obligé d’assouplir son propre système et de devenir lui-même contrebandier en vendant des licences à des marchands ce qui lui procure de nouvelles ressources. Les licences sont réservées en principe aux pays neutres. On sait pourtant que tous les bateaux vont en Angleterre. Napoléon lui-même le sait. On possède des rapports à ce sujet. En réalité, il autorise lui-même cette contrebande sachant que l’économie ne supporte pas le manque à gagner et en y voyant aussi une source de revenus.Pierre Branda : Oui, en effet, c’est un échec, et pour plusieurs raisons. On ne peut pas se passer de sucre, de café, de coton et de tabac ! Par ailleurs, on a du mal à trouver des produits de remplacement. Ensuite, l’Angleterre est dans une position industrielle très forte. Son industrie est très compétitive et les prix qu’elle pratique sont très bas. Pour lutter contre une contrebande généralisée, qui affecte tous les débouchés possibles, Napoléon militarise la douane et recrute 35 000 douaniers pour surveiller toutes les côtes de l’Europe ! Cela se révèle insuffisant, d’autant que les contrebandiers ont suffisamment de moyens pour acheter les douaniers et les convaincre de dormir pendant qu’eux débarquent leurs produits sur les plages ! La contrebande a été très imaginative ! L’exemple du convoi funéraire du maréchal Lannes est significatif. Le maréchal Lannes est mort à la campagne de 1809, en Autriche. Son corps devait être rapatrié à Paris, en grandes pompes, pour qu’il y soit inhumé. Au pont de Kehl, à la frontière, lorsque le convoi funéraire s’est présenté, les officiers l’ont laissé passer avec déférence et l’ont salué. Quelle n’a pas été leur surprise, le lendemain, de voir arriver un second convoi funéraire officiel ! Il ne leur a pas fallu longtemps pour comprendre la duperie. Le premier convoi était en fait rempli de produits de contrebande, de coton notamment. On pensait à juste titre que personne n’irait contrôler le cercueil d’un maréchal de France. Cachées, les marchandises passèrent ainsi la frontière. L’imagination et le culot dont les contrebandiers faisaient preuve partout en Europe, en plus de désorganiser le pays et ses circuits économiques traditionnels, amenèrent Napoléon à admettre que son pays était perméable. La contrebande ne répond pas à un circuit économique classique… Au final, les produits enchérissent malgré tout. L’économie en pâtit. L’Etat est obligé d’assouplir son propre système et de devenir lui-même contrebandier en vendant des licences à des marchands ce qui lui procure de nouvelles ressources. Les licences sont réservées en principe aux pays neutres. On sait pourtant que tous les bateaux vont en Angleterre. Napoléon lui-même le sait. On possède des rapports à ce sujet. En réalité, il autorise lui-même cette contrebande sachant que l’économie ne supporte pas le manque à gagner et en y voyant aussi une source de revenus.

F.T.H. : Pour imposer son autorité, et pour s’imposer aux hommes aussi, vous montrez à quel point Napoléon est précurseur et se montre fin communicant, un communicant qui sait également diviser ses adversaires, tirer profit de leur rivalité …

Pierre Branda : En effet… Napoléon pratique en permanence le fameux « diviser pour régner » ! A chaque échelon de la hiérarchie, dans l’armée, la police, l’Etat, et même dans sa Maison, il « chevauche » les responsabilités entre deux hommes qui, immanquablement, en viennent à se détester. De la sorte, si l’un en venait à commettre une indélicatesse, ou tentait de trahir, l’autre en rendait compte tout de suite à l’empereur ! En agissant ainsi, il est sûr que ses subordonnés ne se ligueront pas contre lui. La contrepartie, c’est qu’en multipliant et en chevauchant les responsabilités, les gens ne savent plus ce qu’ils peuvent et doivent faire. Parfois, la haine entre officiers est telle que, sur le plan militaire, en Espagne par exemple, les conséquences sont désastreuses. Trop dispersées et désorganisées, les armées ont peu de liens entre elles, et l’adversaire en profite ! Même à Sainte-Hélène, Napoléon continuera à nourrir cette concurrence entre les hommes. Jamais il ne renoncera à ce principe qu’il a toujours veillé à mettre en application. Seul Talleyrand, qui avait compris le système et qui s’était entendu avec son acolyte au sein de la Chambre, était parvenu à contourner cette sorte de faiblesse napoléonienne. Tous deux décidèrent de se répartir les rôles. A lui les honneurs, en qualité de grand chambellan, à Auguste Laurent, comte de Rémusat, premier chambellan, de s’occuper du quotidien ! Il n’y avait plus de « chevauchement » ! Rémusat avait accepté de s’entendre avec Talleyrand qui, pour l’occasion, fit remarquer : « vous connaissez les faiblesses de notre maître ».

F.T.H. : «Diviser pour régner», c’est une politique qui peut avoir ses propres limites et qui peut être dangereuse dans le domaine militaire !

Pierre Branda : Le système atteint ses limites, et de manière dramatique, de Soult à Joseph, Ney également, ils se détestaient tous ! Ce n’était pas un climat propice à la victoire.

F.T.H. : Vous avez une formule qui est très juste et qui est très belle aussi : « Faire en sorte que le pouvoir ne se concentre pas en dehors de sa personne ou contre lui»!

Pierre Branda : Oui, et d’ailleurs on ne lui connait pas de véritable « second ». On a Cambacérès, mais c’est sur le plan civil. Il n’est pas un militaire. Napoléon peut-être certain qu’il ne lui fera pas d’ombre sur ce plan. Il n’a donc pas de « double » militaire ! Lorsqu’une personnalité s’affirme, il essaye à chaque fois d’équilibrer les choses pour que le pouvoir ne lui échappe. Il a toujours l’obsession du contrôle ! Cette « ritualité » lui sert indirectement à contrôler les gens, les choses, de manière presque automatique, et sans que lui-même ait quelque chose à faire puisque les uns sont méfiants des autres à son profit.

F.T.H. : Au cœur de ce système politique, vous évoquez la Maison de l’Empereur, qui fonctionne comme une sorte d’Etat dans l’Etat. Si je résumais ses missions avec trois verbes : isoler, servir, protéger l’empereur, suis-je près de la vérité ?

Pierre Branda : Oui, effectivement. Tout est conçu pour lui permettre de travailler beaucoup à l’écart et lui permettre de maîtriser son emploi du temps comme il l’entend. L’objectif est de l’isoler et de le protéger pour lui permettre d’avoir cette maîtrise du temps qu’il cherche à avoir en permanence. Il sait que la gestion du temps est la clé de tout pour son empire. Or, du temps, il lui en faut pour tout voir, examiner, trancher, décider dans presque tous les domaines. Il lui faut s’isoler pour se maintenir à l’écart des solliciteurs ou ne pas être trop absorbé par les apparitions publiques. Ces dernières sont limitées dans le temps, mesurées, choisies… Tout cela est organisé, pour lui et son travail.

F.T.H. : Ce besoin d’isolement traduit sans doute aussi son ennui pour les ors de l’Empire. Il éprouve un vrai besoin d’être seul, au secret, pour travailler…

Pierre Branda : Oui, il n’a pas un caractère « social ». Ce n’est pas quelqu’un qui recherche en permanence le contact. Il a besoin de grandes phases d’isolement pour travailler, pour s’isoler des hommes. Personne ne peut s’introduire dans son cabinet de travail, pas même l’impératrice. Seuls ses secrétaires sont admis à y entrer pour prendre des lettres sous la dictée ainsi que les domestiques chargés du ménage et d’entretenir les feux de cheminée. A part ceux-là, personne n’y pénètre, pas même un ministre. Il les reçoit dans une autre pièce parce que le cabinet est vraiment le cœur intime du pouvoir.
Contrairement à sa première épouse Joséphine, il n’aime pas rester en société. Tout est chez Napoléon affaire de travail ! Dans la moindre conversation, il faut qu’il s’instruise, qu’il apprenne, ou qu’il en retire quelque chose. Il déteste le temps perdu.

F.T.H. : Ce besoin d’isolement qui est dans son caractère, et qui est aussi un besoin politique pour le travail, cela rend l’empereur un peu insaisissable. Il fait preuve, comme vous l’écrivez, d’une incroyable mobilité en campagne. Il va souvent de palais en palais. C’est peut-être aussi pour lui une question de sécurité. On a beaucoup cherché à l’éliminer !

Pierre Branda : On a voulu rendre sa protection diffuse, son emploi du temps suffisamment opaque pour qu’on ne sache pas vraiment où il se trouve à un moment donné, dans tel palais ou tel bivouac, de manière à assurer sa protection et prévenir les tentatives d’assassinat. Cela est aussi vrai pour sa nourriture. Tout est organisé pour qu’on ne puisse pas l’atteindre, l’empoisonner.

F.T.H. : Les ennemis sont nombreux. Vous évoquez les Jacobins, les royalistes sous le Consulat, les armées étrangères, etc…

Pierre Branda : Il y a des tentatives nombreuses pour l’éliminer. Une fois l’Empire installé, il a non seulement une garde classique militaire, mais aussi tout un personnel trié et choisi par Duroc, son grand maréchal du palais, et qui sont tous d’anciens militaires. Ils veillent au grain ! On appelait cela la police de Duroc. Disséminée et cachée un peu partout, cette police mena des actions très dissuasives. Ne sachant pas exactement où elle se trouvait, on pouvait s’imaginer qu’elle était partout ! On n’osait approcher l’empereur ou tenter quelque chose. D’ailleurs, rien ne sera tenté contre les palais impériaux durant tout le règne de Napoléon, y compris pendant l’affaire du général Malet en 1812. Les conspirateurs se garderont bien d’approcher les palais parce que là, la sécurité s’y trouvait et il n’était pas question d’abuser qui que ce soit. Tout le monde s’est tenu bien à l’écart de ces lieux inviolables.

F.T.H. : Avec vous, on a parcouru le destin de Napoléon. Par bien des côtés, n’est-il pas prévisible qu’avec ce personnage hors du commun, romanesque, un mystère entoure sa mort ? Que sait-on des maladies dont il a souffert et de cette fameuse légende de l’empoisonnement ?

Pierre Branda : Les rumeurs sur l’empoisonnement ont commencé bien plus tard… On avait remarqué qu’il avait quelques affections. Les rumeurs enflaient. Les polémistes anglais, notamment, ont fait qu’on lui a attribué toutes les maladies possibles de la terre ! Ensuite, c’est la rumeur de l’empoisonnement qui est venue. Un homme aussi romanesque, avec une vie aussi trépidante, ne pouvait pas finir dans son lit, même si c’est un lit de camp à Saint Hélène ! Il fallait bien qu’il y ait quelque chose. Comme il était prisonnier des Anglais, la tentation était grande de les incriminer et d’interpréter sa mort comme un assassinat.

Gravure représentant Napoléon sur son lit de mort, d’après l’oeuvre de Karl August Steuben.

F.T.H. : Que sait-on vraiment de sa santé ? On évoque toujours les maux d’estomac, la vie militaire, les campements qui ne prédisposent pas à une alimentation très équilibrée. On parle aussi de son caractère dépressif…

Pierre Branda : Ce qui est établi, c’est qu’il a souffert d’un ulcère assez prononcé, lequel ne lui faisait pas mettre la main dans le gilet contrairement à une idée reçue. Il s’agissait pour l’époque d’une posture élégante. Les pantalons n’ayant pas de poches, quand on prenait la pose, il fallait bien mettre les mains quelque part ! La bienséance voulait qu’on les mette dans le gilet. Or, comme on a souvent représenté Napoléon dans cette posture, on s’est imaginé qu’il se tenait l’estomac et qu’il souffrait. Certes, son ulcère lui cause des douleurs mais cela n’a rien à voir avec cette posture. Cet ulcère s’est probablement perforé, -on ignore quand exactement-, lors de son séjour forcé à Sainte-Hélène. Il a enduré plusieurs hémorragies internes que notent sept médecins différents dans leurs rapports d’autopsie respectifs. Tous ont constaté l’ulcère perforé mais aucun n’a parlé réellement de cancer. Même si les termes médicaux étaient imprécis à l’époque, on connaissait tout de même les tumeurs. Or, il n’en est pas question ici. Par contre, la répétition de ces hémorragies internes a probablement affaibli le sujet et l’a privé de fer. Au fil du temps, Napoléon a souffert d’une anémie de plus en plus marquée, un mal aggravé par les traitements des médecins qui n’avaient pas posé le bon diagnostic. Incapables de comprendre cette carence, ils l’ont précipité vers la mort d’autant qu’à cause de son isolement et de son ennui, Napoléon souffrait aussi d’un profond syndrome dépressif. Le voilà pour la première fois de sa vie coincé sur une île, étroitement gardé par 4 000 Anglais, incapable de s’échapper… Un comble pour Napoléon qui toute sa vie n’a jamais accepté de dépendre de qui que ce soit et qui s’est toujours efforcé de se forger un destin tout seul. A présent, il est prisonnier, ne maîtrise plus ni les choses, ni son environnement. Peu habitué à cet état, il glisse vers un abattement profond. On remarquera d’ailleurs que, lorsque cela s’est produit par le passé, on le voit à chaque étape de sa vie subir des défaillances morales. A Sainte-Hélène, ces défaillances s’accentuent et aggravent certainement son mal. Malade et mal soigné, il glisse ainsi vers la mort.

F.T.H. : Il n’y a plus guère qu’auprès d’une femme qu’il trouve un peu de douceur féminine et de réconfort durant ces années à Sainte-Hélène !

Pierre Branda :Oui, effectivement, et là, la petite « comédie française » se dispute autour de lui. Les départs sont de plus en plus nombreux, les gens deviennent de plus en plus esseulés. Son entourage se vide. Il n’a plus véritablement de personnes proches, des fidèles oui, mais plus de personnes proches à être intimes ! Il vit seul et ne maitrise plus grand-chose. La seule échappatoire qu’il trouve est de rédiger ses mémoires et tenter d’échapper un peu aux Anglais. Physiquement néanmoins, il est prisonnier et ne trouve pas de solution à cet enfermement.
Son caractère est la clé de l’ensemble ! Sa volonté de rester maitre du destin et maitre de toute chose le conduit à différentes politiques, le conduit à innover, à être changeant, insaisissable, détermine son comportement, sa politique et finalement sa vie… Il est l’architecte de sa propre vie. C’est ce qu’il veut avant tout et qu’il réussira à faire. Sa capacité d’avoir à la fois des principes très arrêtés, et de pouvoir pratiquer des effets de surprise, s’adapter très vite, et retourner les situations à son profit. C’est une grande caractéristique, et c’est difficile parce qu’il faut une grande énergie, du culot, il faut de l’audace, ne pas avoir peur, une grande confiance en soi et pouvoir se reposer sur des principes bien établis, qui lui donnent une base de départ.

LES SECRETS DE NAPOLÉON par Pierre BRANDA Éditions La librairie Vuibert 272 pages. 19,90 € papier Format Kindle : 13,99 €

 

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